Thomas Mustaki : la fureur de peindre

2005 : la cassure. Thomas Mustaki a 15 ans lorsqu’il est diagnostiqué psychotique et hospitalisé pendant quatre mois. D’autres séjours suivront, durant lesquels il s’essaiera à l’art thérapie et découvrira la peinture. Une révélation. Peindre devient une échappatoire et un moyen, pour cet hypersensible, de calmer, momentanément, cette douleur qui le ronge, et lui donne parfois « envie de se buter ». Il devient alors  impossible pour lui de lâcher ses pinceaux et de retourner à l’école. Il a 17 ans et prend ses quartiers dans un petit atelier lausannois, avant de prendre la direction d’un foyer pour quelques mois en 2009.

Thomas Mustaki

©Wolf Mike

Malgré ces difficultés, sa famille lui apportera un soutien indéfectible. C’est probablement à son père, féru de musique et d’écriture, qu’il doit sa fibre artistique. Jean-Pierre, médecin d’origine greco-libanaise, avait quitté l’Egypte pour la Suisse à l’âge de 5 ans. Les années passent et il y fait la connaissance d’une norvégienne de 19 ans en vacances : Hilde, sa future femme. Au pays des fjords, Thomas exulte et puise son inspiration. Il rêve d’y passer quelques mois par année « dans une maison aux grandes baies vitrées face à un lac». Il vénère Egon Schiele, Francis Bacon et Edvard Munch – « une vraie claque à chaque fois que je me retrouve face à l’un de leurs tableaux » – et ne jure que par les Pink Floyd.

Il parle sans filtre de sa dépression et ne la regrette pas, parce que sans elle, ce n’est certainement pas derrière un chevalet qu’il serait aujourd’hui. Et c’est bien cette part d’ombre qui nourrit son travail. Le réduire au stéréotype de l’artiste torturé serait cependant un raccourci. De ses heures sombres, il ne veut en tirer que le meilleur et transmettre un message positif à travers sa peinture. Rouleau entre les mains, il perd tout contrôle et avoue son obsession pour le regard. Ce fou de littérature, qui aurait tant aimé manier la plume, s’empare de sa palette pour peindre ce que les mots ne suffisent pas à exprimer. Ses personnages aux yeux disproportionnés interpellent. On les retrouve du reste peints sur les murs de son salon. À leurs côtés, une phrase : « Deux mains. L’une pour la tête, l’autre pour le coeur ». Raison contre émotions, une dualité parfois difficile à gérer. Thomas est ambitieux et sait que l’isolement n’est pas une option. Artiste de sa génération, il a compris l’importance des réseaux sociaux en terme de visibilité. Instagram lui ouvre par exemple les portes de marchés étrangers auxquels il aurait difficilement accès, et, lui permet un contact direct avec sa clientèle. À la clé, plusieurs ventes internationales et un carnet d’adresses bien rempli.

Thomas Mustaki

©Wolf Mike

Peintre et entrepreneur, Thomas assume cette double casquette. Parce qu’il faut bien vivre, et par curiosité aussi. Avec des supports et attentes différents, chaque collaboration  est un défi à relever. Pas question cependant de transiger sur sa liberté artistique ni de modifier son processus de création. Le seul maître à bord, c’est lui. C’est comme ça qu’il accepte par exemple de travailler avec la marque horlogère Bomberg en 2016. Campagnes publicitaires, performances à Baselworld : un bon tremplin. Il s’associe la même année à Benjamin Jichlinski, un jeune poète lausannois, et illustre la couverture de son nouveau livre.  À ceux qui le taxerait d’artiste commercial, sa réponse est claire : «Exposer dans des galeries ou collaborer avec des marques. Pourquoi choisir ? Je reste vrai dans tout ce que j’entreprend, sans jamais me censurer. C’est l’essentiel  ». Entier, il est aussi engagé et œuvre depuis maintenant deux ans au sein de la fondation Solyna, active dans la lutte contre le trafic sexuel en Asie du Sud-Est. Les toiles qu’il peint en direct lors d’événements de soutien sont ensuite mises aux enchères pour récolter des fonds.

Ses décisions, Thomas Mustaki les prend donc à l’instinct. C’est pour cette raison, qu’en 2015, il accepte d’être suivi à plusieurs reprises par la caméra du réalisateur lausannois Geoffroy Dubreuil. Pour un voyage au coeur de son univers : Bitten by the devil.  Une mise à nu de douze minutes durant lesquelles on ressent ce feu incandescent qui l’habite et le consume. Un court-métrage, au cours duquel on le découvre par moment apaisé. Des extrêmes épuisants mais paradoxalement nécessaires à son équilibre.

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